Interview TIME Asia (2002)

Ayumi Hamasaki Interview Time Asia


« J’ai les idées très claires sur ce que je veux »


Dans une interview exclusive avec TIME, Ayumi Hamasaki parle de sa musique, de ses fans et de ce que la célébrité a change dans sa vie.

 

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Ayumi Hamasaki, Ayu pour les fans, est la personalité la plus puissante de la scène pop japonaise. Ces deux dernières années elle a vendu plus de disques que n’importe quel autre artiste officiant dans ce qui est le plus gros marché musical hors des Etats-Unis. Ses fréquentes transformations déterminent le cours de la mode. Ses grands yeux noirs vous observent sur les panneaux d’affichage de chaque coin du pays. Les fans apprennent par coeur les paroles de ses chansons, se transforment en clones d’Ayu et jurent qu’elle a changé leur vie. A 23 ans, elle régit toute la culture des jeunes japonais, et influence ainsi ceux de toute l’Asie.

Bien que Hamasaki ne donne que rarement des interviews approfondies, Lisa Takeuchi Cullen du TIME l’a rencontrée fin Février pour parler avec elle de son éducation, de ses influences musicales et de ce qu’elle pense de ses fans en Asie.

TIME: Qui est-ce ?

Ayumi: Marron. C’est un teckel à poils raides. Il n’a que huit mois -c’est un chiot- mais ne ressemble-t-il pas à un vieil homme ?

Oui, à cause de ses moustaches. Quoi qu’il en soit, merci d’avoir accepté cette interview. Ce qui nous a intrigué c’est que malgré votre popularité dans la région, la Ayumi Hamasaki que les gens connaissent est basée sur une image. Ce que nous voudrions c’est présenter la véritable Ayumi Hamasaki à nos lecteurs. Yoroshiku. (formule de politesse couramment utiliser en japonais mais n’ayant pas d’équivalant en français)

Yoroshiku

En écoutant votre dernier album, j’ai eu l’impression qu’il était tourné vers le monde. Votre manager m’a raconté que les attentats terroristes de New York ont eu un certain impact sur vous. Qu’avez-vous pensé quand vous les avez vu à la télévision ?

J’ai pensé que c’était un film. Je ne pouvais pas croire que c’était la réalité. Je suis allée à New York à de nombreuses reprises, et je ne pouvais pas accepter que ce soit vraiment réel.

Cela a-t-il influencé votre musique ?


Oui. Cela a inspiré une des chansons de l’album « A Song Is Born ».

Et la photo de couverture de l’album. La colombe blanche, un symbole de paix.

J’avais une idée complètement différente de la couverture au départ. Nous avions déjà réservé l’espace, décidé de la coiffure, du maquillage et tout le reste. Mais après l’incident, chose vraiment typique chez moi, j’ai brusquement changé d’avis. Je savais que ce n’était pas le bon moment pour quelque chose de voyant, pour des ensembles et des costumes élaborés. Ca a l’air bizarre venant de moi, mais je réalise que mon apparence et ce que je dis ont beaucoup d’impact.

On m’a aussi dit que cela a influencé votre décision d’aller en Asie.

Je n’y étais jamais allée.

Jamais ?

Non, alors que je me suis rendue aux Etats-Unis plusieurs fois.

Qu’avez vous ressenti face à vos fans lors de la cérémonie des MTV Awards ?

J’avais entendu dire que beaucoup de gens en Asie m’encourageaient, mais je n’avais pas idée à quel point. J’ai été stupéfaite. Ils étaient… passionnés, surtout comparés aux Japonais. Je n’aurais jamais pu ne serait-ce qu’anticiper un tel accueil. Cela m’a permis de réaliser à quel point les gens en Asie me soutiennent, et que je devais y retourner.

Vous avez fait vos premiers pas de compositeur dans cet album. Qu’est-ce qui vous y a incité ?

La façon dont je travaille, typiquement, c’est de tout faire à la toute dernière minute. Même avec deux mois de délai, je ferais tout dans les trois derniers jours. C’est bien sûr beaucoup mieux de demander à un professionnel de le faire.

Parce que c’est plus rapide ?

En fait, non. C’est difficile de décider comment mettre des mots sur de la musique. Ce n’est pas comme si c’était deux fois le même travail. C’est toujours difficile pour moi d’expliquer au compositeur ce que je recherche. Je ne suis pas une professionnelle ; il me manque même une partie des connaissances de base sur l’écriture musicale. Mais je me suis rendue compte que si je le fais moi-même, c’est plus rapide et plus proche de ce que j’ai en tête. Quand je pars de zéro, je peux faire exactement ce que je veux.

En comparaison avec A Song for XX, votre premier album, c’est comme si une personne différente avait écrit les paroles sur le dernier. Vos premières chansons se concentrent autour du thème de la solitude et elles semblent plus autobiographiques. I Am…, par contre, adopte un point de vue plus large, touchant à des notions comme la foi et la paix.

Au début, je me cherchais moi-même dans ma musique. Ma musique était pour moi. Je n’avais pas d’espace dans mon esprit pour être consciente de l’auditeur; j’écrivais pour me sauver moi-même. Je n’avais pas compris ce que c’était que d’écrire des chansons. Mais avec le temps j’ai commencé à voir beaucoup de choses, mon influence, les responsabilités que cela me donnait.

Est-ce que cela vous pèse ? Par exemple, quand je parle à des enfants au Japon, j’ai l’impression qu’ils n’ont pas de rêves, pas de buts. Mais quand je leur demande qui ils admirent, c’est vous.

Il fut un temps où cela me pesait. Comme si on me pourchassait. Je me mettais en avant… Même quand c’était impossible, je ne pouvais pas le dire. Je sais que tout le monde chez Avex [sa maison de disques] travaille dur pour moi, compte sur moi. Maintenant cela ne me préoccupe plus. Je l’accepte. Je peux m’appuyer sur les autres également.Je suis d’accord pour montrer ce côté de moi-même, et cela a rendu les choses plus faciles.

Parlons de votre passé. Vous avez été élevée par une mère célibataire, ce qui était rare à l’époque. Est-ce que cela vous a donné l’impression d’être différente ?

Je pensais que la vie de Mommy était étrange, pas la mienne.

Vous l’appelez Mommy ? C’est si américain.

Oui, c’est elle qui me l’a demandé.

Elle vit à Tôkyô maintenant ?

Oui. Nous sommes encore très proches.

Qu’en est-il de votre père ?

Je n’en ai aucune idée. Je ne sais même pas s’il est mort ou vivant. Il est parti quand j’étais très jeune, je m’en souviens à peine.

Votre chanson Teddy Bear porte sur votre solitude à cette époque.

Je n’avais pas compris ma solitude jusqu’à ce que je vienne à Tôkyô. J’ai déménagé à 14 ans. Je suis venue seule, sans Mommy. Elle est venue plus tard.

Ce n’est que peu de temps après que vous avez quitté votre agence de talents, et qu’ensuite vous avez rencontré [le producteur Masato « Max »] Matsuura au karaoke.

Un de mes amis au Velfarre (une discothèque de Tôkyô) le connaissait, et l’a amené avec lui au karaoke. Quand il a demandé si je voulais poursuivre une carrière dans la chanson, j’ai dit : « Certainement pas »

Pourquoi ?

C’était un gars plus âgé, et pour moi toute cette histoire avait l’air louche. Comme s’ils avaient l’intention de me faire faire quelque chose d’autre. Je n’avais jamais entendu parler d’Avex, je ne comprenais pas réellement ce que c’était. Je pensais que c’était peut-être un club. Ils ne faisaient pas de publicité en permanence comme ils le font maintenant. Finalement (Matsuura et moi) avons fini par discuter au téléphone. Je l’ai rencontré peut-être trois fois durant cette année là.

Ensuite il vous a envoyé en cours de chant.

Je n’avais rien de mieux à faire. Tout au long de cette année il a continué à me demander: tu ne veux toujours pas le faire ? Finalement j’ai dit OK, je ne faisais rien à cette époque, j’allais dans des clubs et au 109 (très grand magasin de Shibuya pour les ados). Ainsi il m’a dit de prendre des leçons, et j’ai détesté ça. C’était mauvais. J’ai horreur de faire des choses en groupe. Alors je n’y suis pas allée. Mais je disais à la compagnie que j’y allais. J’étais, je ne sais pas…, adolescente. J’ai quitté l’école à la dixième cIasse, mais les leçons me donnaient l’impression d’y être retournée. S’il y a des limitations ou des règlements, je ne peux rien y faire, j’ai envie de les briser. Je n’aurais même pas répondu au téléphone parce que je savais qu’il m’aurait interrogé sur les leçons. Je ne savais pas quoi faire.

Donc au fond vous êtes devenue une star malgré vous.

J’avais l’impression d’avoir perdu ma liberté. Du fait qu’on me dise quand me lever, quand manger… Mais alors [Matsuura] m’a dit d’aller à New York. Je pensais qu’il me faisait marcher. Je veux dire, j’avais 17 ans. Je pensais que ça serait pareil, et que je détesterais ça. Mais c’était vraiment génial. New York fut un soulagement – sans toute cette hiérarchie et ces limites fixées par des règles. J’ai vécu dans un hôtel au centre de Manhattan, et je marchais jusqu’à mes cours quelques immeubles plus loin.

Ensuite vous êtes rentrée au Japon, et avez commencé à écrire des chansons ?

Pas parce que je l’avais prévu. Cela ne m’était pas venu à l’esprit de les écrire seules. J’ai du mal à exprimer mes pensées par la voix… Je ne communique pas très bien ainsi. Alors j’ai écrit des lettres à Matsuura. Il les a lues et m’a dit : « Pourquoi tu n’essaies pas d’écrire des chansons ? « Personne n’avait jamais demandé quoi que ce soit de moi auparavant, attendu quoi que ce soit de moi. Une partie de moi était flattée, une autre était terrifiée mais ne voulait pas admettre que je n’en étais pas capable. Des tas de gens m’avaient tapoté la tête en disant : « N’est-elle pas mignonne » Il y en a tellement qui se contentaient de me complimenter. Senmu [‘directeur manager’ Matsuura] est sévère, mais quand il me fait des compliments, je sais que j’ai vraiment réussi. Il est celui qui m’a trouvée et m’a permis d’émerger.

Quand vos chansons sont devenues des hits et que votre visage a commencé à apparaître partout, comment votre vie a-t-elle changé ?

Elle a beaucoup changé. Je ne pouvais plus sortir, bien qu’encore aujourd’hui il m’arrive de l’oublier et de dire : « Hé, je fais un saut au magasin d’à côté.  » Mon staff me regarde et me dit : « Mais vous ne pouvez pas. » Et moi je suis là, « Pourquoi pas ? Ah, ouais… » Je ne peux plus aller aussi souvent au 109, par exemple, même si j’aime toujours ça. Je dois envoyer mes stylistes maintenant.

Votre image reste pour une grande part votre propre création, n’est-ce pas ? Ce qui m’a frappée, en assistant à votre séance photo de la nuit dernière, c’est à quel point vous aviez le contrôle de tout.

J’ai les idées très claires sur ce que je veux. Comme l’un de mes costumes la nuit dernière; j’avais un haut fait à partir d’un pantalon que j’ai trouvé dans une boutique. Il est français je crois. J’avais dans l’idée de faire une image de “fausse japonaise” – vous savez, la vision qu’un étranger a du Japon.

Vous êtes connue pour vos changements d’image spectaculaires tels que celui-là. Je suspecte que cela serve à alimenter l’impression que vous êtes moins une personne qu’un simple produit. Que pense Ayumi Hamasaki, la personne, de Ayumi Hamasaki, le produit ?

Nous sommes semblables, à certains égards. C’est ma propre image. Il est nécessaire que je sois vue comme un produit. Je suis un produit. La personne qui fait « Salut, c’est Ayu!” à la télé, c’est celle que je sais qu’ils ont envie de voir. Je comprends que c’est mon rôle de réaliser les rêves des gens. Je suis d’accord avec ça du moment que mes chansons restent miennes. Personne ne peut m’enlever mes chansons. Par exemple, des centaines de personnes travaillent chez Avex. Ils travaillent dur pour moi. Je comprends que mes mots ne m’appartiennent pas, que tout ce qui sort de ma bouche les affecte. Mais mes chansons m’appartiennent.

De laquelle de vos chansons êtes-vous la plus fière ?

J’aime toujours ce que j’ai fait le plus récemment. C’est ce qu’il y a de plus proche de celle que je suis sur le moment.

Qu’en est-il de celle que vous voudriez être ? J’ai entendu que vous dites ne pas avoir de rêves.

C’est vrai. Je n’ai pas de rêves. Comment puis-je dire cela ? Je suis moi-même un rêve.

Parlons de votre futur. On dit que vous avez pensé à vous diriger vers le design.

Je ne me fixe pas de but. Aimer, c’est ce que je veux faire pour de nombreuses années à partir de maintenant. Je fais ce que j’aime faire sur le moment. Si je me réveille demain et que je décide que je veux danser, c’est ce que je ferai. Ou dessiner des vêtements. Je pense que je me lancerai toujours à corps perdu dans tout ce que je ferai. Ca n’a rien à voir avec abandonner ce que je faisais avant, ou laisser tomber. C’est une question de savoir que si je meurs demain, j’aurai vécu comme je le voulais.

Qui écoutez vous ?

Les Smashing Pumpkins. Joan Osborne. J’ai adoré sa chanson dans [le film] Vanilla Sky, alors j’ai acheté la bande originale mais elle n’était pas dedans. J’ai interrogé tout le monde à ce sujet, et finalement un de mes amis à Hawaii m’a dit qui c’était. Et puis Michelle Branch. C’est quelqu’un d’important au Japon maintenant, et encore vraiment jeune. Oh, et Kid Rock. S’il y en a un, alors c’est vers son style de musique que je me penche. Une sorte de mélange de trucs divers -rock, grunge, rap.

Il y a une influence rock sur votre album.

Oui.

Vous parlez de la façon dont vous influencez les autres. Y a t-il quelqu’un qui vous influence ?

Certains journaux ont écrit que je suis une Britney Spears japonaise. Je l’aime bien, elle est amusante à regarder, mais je n’ai pas la sensation qu’elle soit sa propre création. Quelqu’un que j’aime vraiment, c’est Madonna. Ce que j’admire, c’est qu’elle a réussi à sa manière. Mais quand j’ai dit cela à Singapour, la presse a rapporté que je voulais chanter avec elle. Ce n’est pas vrai du tout. Je ne pense pas que l’on doive rencontrer les gens que l’on admire le plus. Je ne veux pas que la réalité interfère avec mon image.

Je vois de nombreuses similarités avec Madonna, comme, par exemple, les perpétuels changements d’image. Elle a enduré beaucoup de choses en cherchant à conserver l’intérêt du public. Etes vous persuadée de pouvoir en faire de même ?

Pas vraiment!

Qu’est-ce qui vous inspire ?

Je lis et je regarde des films. Je ne peux presque plus aller au cinéma , parce qu’on me reconnaît. C’est même parfois encore pire quand je porte un costume et que j’essaie de faire en sorte qu’on ne me reconnaisse pas. Je vois la plupart de mes films dans des avions. Je viens de voir Fight Club, alors je suis très branchée Burapi [Brad Pitt].

Est-ce qu’un jour vous jouerez de nouveau ?

Quand je le faisais, je détestais ça. Ce n’était pas amusant. Juste épuisant. Si c’était dans les bonnes circonstances, toutefois, le bon projet, avec les bonnes personnes, qui feraient un effort pour me comprendre…

C’est votre chien qui ronfle ?

Ouaip, c’est lui.

Crea – votre nom d’auteur ?

Oui, le nom de mon Chihuahua. J’ai quatre chiens – deux Chihuahuas, Crea et Melon, un York nommé Ringo et Marron [le teckel]. Crea est celui qui me ressemble.

 

Interview réalisée pour le Time Magazine Asia à l’occasion de sa venue à Singapour pour les Asia MTV award en 2002.

 

Traduction et remerciements : shito